Alexithymie et hypersensibilité : comment aider ton enfant à mettre des mots sur ses émotions?
La première fois que j’ai entendu le mot “alexithymie”, j’ai cru qu’on parlait d’un nouveau prénom tendance… ou peut-être d’une herbe aromatique exotique à mettre dans une salade. Bref, rien qui ne ressemble à la vie quotidienne avec des enfants. J’étais interloquée.
Puis j’ai lu des études. Et là, révélation : ce terme étrange mettait enfin des mots sur un comportement que j’avais observé chez certains enfants neuroatypiques. Des enfants qui ressentent tout à fleur de peau, mais qui restent muets quand tu leur demandes ce qui ne va pas.
Si tu es parent d’un enfant hypersensible, tu connais sûrement cette scène : il fond en larmes parce que la chaussette gratte, ou il se met en colère parce que la sauce des pâtes n’est pas celle qu’il espérait. Et quand tu essaies de comprendre, tu récoltes un “je sais pas” qui te laisse démunie.
C’est là tout le paradoxe : être hypersensible, capter toutes les émotions et tous les stimuli… et en même temps, être incapable de les nommer.
Dans cet article, on va démêler ce paradoxe, comprendre ce qu’est l’alexithymie, et surtout découvrir des outils concrets pour aider ton enfant à apprivoiser ses émotions.
Alexithymie : symptômes et manifestations au quotidien
Définition et origine du terme alexithymie
Karine Maurel le rappelle avec justesse : « L’alexithymie, du grec a (absence), lexis (mot) et thymos (émotion), signifie littéralement “sans mot pour les émotions”. » Tout est dit dans cette étymologie. L’enfant vit ses émotions, parfois de façon amplifiée, mais il n’a pas les mots pour les partager.
C’est comme si son monde intérieur était écrit dans une langue étrangère qu’il comprend vaguement mais qu’il ne peut pas traduire.
Pour les parents, ce décalage peut donner l’impression d’un silence volontaire ou d’une provocation, alors qu’il s’agit en réalité d’une incapacité profonde à verbaliser ce qui se passe à l’intérieur.
Ce n’est pas un manque d’émotions, bien au contraire : elles sont bien présentes, intenses, mais inaccessibles aux mots. Cette “cécité émotionnelle” entraîne alors des incompréhensions douloureuses, des malentendus à l’école et beaucoup de souffrance silencieuse à la maison.
Les signes qui doivent alerter les parents
Selon l’UCLouvain, cette difficulté à identifier et à verbaliser les émotions fait partie des symptômes les plus marquants. Et ce n’est pas volontaire : l’enfant ne fait pas exprès de “ne pas répondre”. Son cerveau peine réellement à connecter le ressenti avec les mots justes.
Il existe des indices assez typiques. Par exemple :
- Des crises soudaines, apparemment déclenchées par des “petits détails” (chaussettes qui grattent, repas qui change, bruit inattendu).
- Un mutisme total quand on demande : “Qu’est-ce que tu ressens ?” — suivi d’un “je sais pas” désarmant.
- Une tendance à confondre émotions et sensations physiques : mal de tête quand c’est du stress, mal de ventre quand c’est de la peur.
La Clinique E-Santé propose huit signes repérables :
- Une difficulté à reconnaître ses émotions
- Une attention portée sur l’extérieur
- Un manque d’empathie émotionnelle
- Une communication verbale limitée
- Une tendance à la rationalisation
- Une faible capacité d’introspection
- Un manque d’expression physique
- Une difficulté à maintenir des liens
Quand l’hypersensibilité amplifie les manifestations de l’alexithymie
Et si on ajoutait de l’hypersensibilité au mélange ? Imagine un enfant qui vit déjà tout plus fort que les autres :
- Les lumières trop vives lui font plisser les yeux.
- Le bruit de la cantine lui donne envie de fuir.
- Une ambiance tendue à la maison, et il “absorbe” l’émotion comme une éponge.
Les recherches de Jakobson montrent que l’hypersensibilité, en générant un flot d’informations sensorielles et émotionnelles, accentue la difficulté pour l’enfant alexithymique. Plus il y a de choses à ressentir, plus c’est compliqué à décoder et à exprimer.
La bonne nouvelle ? Comprendre ces symptômes, c’est déjà la première étape pour accompagner ton enfant différemment.
Dans la prochaine partie, on va voir comment ce duo hypersensibilité + alexithymie peut bouleverser le quotidien familial… et pourquoi il est essentiel de le reconnaître.

Alexithymie et hypersensibilité : un duo qui bouscule le quotidien familial
Quand les émotions explosent sans prévenir
Un enfant hypersensible et alexithymique, c’est un peu une cocotte-minute sans soupape. Tout s’accumule à l’intérieur… et finit par exploser pour une broutille.
- Un bruit de perceuse dans l’immeuble → crise de larmes.
- La mauvaise cuillère au moment du dessert → colère soudaine.
- Un devoir difficile → porte claquée.
L’incapacité à mettre des mots sur ses émotions entraîne une accumulation silencieuse. Ce n’est pas une provocation, c’est un trop-plein qui déborde.
Pour mieux gérer l’hypersensibilité de ton enfant : Hypersensibilité chez l’enfant : comment les recherches d’Elaine Aron aident à mieux l’accompagner?
À l’école, des malentendus douloureux
À l’école, l’alexithymie et l’hypersensibilité créent souvent des incompréhensions. Les études parues sur Nature et ScienceDirect montrent que ces enfants sont plus exposés à l’isolement et aux conflits avec les pairs.
- L’enseignant demande : “Pourquoi tu n’as pas fini l’exercice ?” → l’enfant baisse la tête et se tait. Résultat : le prof croit à de la provocation.
- Les camarades le voient exploser “sans raison” → ils le trouvent bizarre, imprévisible.
- Un bruit de classe trop fort → il se bouche les oreilles ou s’énerve → les autres rient, pensant que c’est un caprice.
Ces malentendus répétés finissent par entamer l’estime de soi. L’enfant se sent “trop”, “différent”, “incompris”.
Quand la culpabilité envahit les parents
Pour les parents, la vie devient une danse sur un fil. Tu ne sais jamais si la soirée va se dérouler calmement ou si une petite étincelle va tout faire exploser.
- Tu anticipes les crises, tu marches sur des œufs.
- Tu te demandes sans cesse : “Est-ce que j’ai mal réagi ?”
- Tu ressens la fatigue et parfois la honte quand l’entourage juge ton enfant.
C’est un vrai cercle vicieux : plus l’enfant n’arrive pas à exprimer ses émotions, plus le parent se sent impuissant… et plus la tension monte dans la famille.
Pour te défaire de l culpabilité parentale : Culpabilité parentale : comment transformer tes erreurs en force?
Alexithymie et autisme : un lien fréquent mais méconnu
Ce que disent les experts
Une étude de 2015 rappellent un fait majeur : 55 % des adolescents autistes présentaient des niveaux élevés d’alexithymie.
Ça ne veut pas dire “pas d’émotions”. Ça veut dire : difficile de repérer ce qu’on ressent, de distinguer des émotions proches (colère ou tristesse ?) et de les mettre en mots. S’ajoutent souvent deux traits :
- un style de pensée tourné vers l’extérieur (faits, routines, tâches),
- une intéroception brouillée (signaux internes peu lisibles : faim, soif, cœur qui s’accélère, boule au ventre).
L’enfant vit fort, mais répond sincèrement “je ne sais pas” quand on lui demande “qu’est-ce que tu ressens ?”.
Pour mieux comprendre l’autisme, je t’invite à lire : Autisme : 10 mythes coriaces qui empêchent de comprendre nos enfants
Pourquoi c’est si fréquent?
Le modèle attention → appréciation → réponse éclaire bien la scène.
Face à une émotion, le chemin naturel devrait être :
- 1) Remarquer ce qui se passe en soi,
- 2) Evaluer de quelle émotion il s’agit
- 3) Répondre de manière adaptée
Chez beaucoup d’enfants autistes avec alexithymie, ça coince aux étapes 1 et 2 : l’attention interne est faible, l’évaluation imprécise.
Si tu ajoutes une hypersensibilité sensorielle (bruit, lumière, foule), l’intérieur devient un tableau flou et saturé. Et quand l’intéroception est peu développée, les sensations corporelles ne servent plus de boussole émotionnelle.
D’où ce paradoxe : trop d’informations qui arrivent, pas assez d’indices clairs pour les trier. Ce n’est ni de la mauvaise volonté, ni un déficit d’empathie. C’est un problème de traduction entre le corps et les mots.

Conséquences sociales très concrètes
Au quotidien, ça se voit. Difficultés à lire les expressions (surtout peur et colère), décalages dans les conversations, rires “au mauvais moment”, réponses perçues comme froides.
Chaînes de malentendus à l’école, entre pairs et parfois à la maison. Les synthèses citées par Aide canada montrent aussi des liens avec l’anxiété, la dépression et des écarts de compétences sociales.
Plus l’alexithymie est marquée, plus l’enfant risque de : confondre signaux émotionnels chez lui et chez les autres, “tenir” longtemps, puis déborder brutalement et éviter les interactions par fatigue sociale.
Ce que tu peux te dire, ici et maintenant : ton enfant ressent.
Il n’a juste pas encore le pont entre son monde intérieur et les mots. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut le construire. En travaillant l’intéroception (repérage des signaux du corps), en aidant à nommer pas à pas, et en réduisant la surcharge sensorielle. Je te donne des outils concrets pour y parvenir, sans t’épuiser et sans culpabiliser.

Comment accompagner un enfant hypersensible et alexithymique?
Nommer pour apprivoiser
Les mots sont des repères. Plus ton enfant dispose de vocabulaire émotionnel, plus il peut se sentir en sécurité. Tu peux utiliser :
- des jeux de cartes des émotions avec des visages simples,
- une météo intérieure à colorier (soleil = joie, nuages = tristesse, orage = colère),
- des histoires où les personnages disent clairement ce qu’ils ressentent.
Introduire ces outils dès le plus jeune âge est recommandé pour développer la capacité à différencier les ressentis. Pas besoin de longs discours, un simple “tu sembles déçu” peut déjà ouvrir une porte.
Créer un environnement sensoriel apaisant
L’enfant hypersensible vit les sons, les lumières, les textures de manière amplifiée. Ajouter l’alexithymie, c’est comme demander à un funambule de marcher sans filet. Tu peux l’aider en :
- réduisant le bruit (casque anti-bruit, espace calme pour les devoirs),
- prévoyant des pauses régulières,
- mettant à disposition des objets sensoriels (fidgets, couverture lestée, balle anti-stress).
Montrer l’exemple au quotidien
Les enfants apprennent surtout par imitation. Si tu verbalises tes émotions, tu deviens leur modèle, tu peux dire : “Je me sens frustrée car j’ai perdu mes clés.”, “Je suis fière parce que tu as persévéré.”
Ces phrases simples montrent que nommer une émotion est possible et sans danger.
Tu peux aussi instaurer une routine de verbalisation : chacun dit son “météo-cœur” à table ou avant le coucher. Petit à petit, ton enfant ose poser ses mots, même maladroits, et c’est déjà une victoire.
Accueillir les premiers pas émotionnels
Quand ton enfant commence à mettre des mots, même très simples, sur ce qu’il ressent, c’est le signe qu’un vrai chemin intérieur s’ouvre :
- Accueille sans jugement : quand il ose dire “je suis triste”, ne minimise pas, ne corrige pas, ne cherche pas tout de suite une solution. Ton écoute suffit.
- Valorise l’effort : remercie-le d’avoir mis des mots. Montre-lui que tu considères son partage comme un acte important.
- Répète des phrases simples et rassurantes : “je comprends mieux grâce à toi” ou “c’est précieux que tu me dises ça”.
- Évite les grandes réactions : pas besoin d’en faire trop, car cela pourrait le bloquer. La douceur et la simplicité encouragent.
- Ancre la progression : rappelle-toi que chaque mot exprimé est une victoire. Plus tu valorises ces petites étapes, plus elles deviennent naturelles.

Redonner confiance et ouvrir des perspectives
Comprendre que ce n’est pas un défaut
Ton enfant n’est pas cassé. Son hypersensibilité et son alexithymie ne sont pas des défauts à réparer, mais des traits qui façonnent sa manière d’être au monde. Oui, la combinaison des deux peut parfois être difficile à vivre : émotions intenses d’un côté, difficulté à les nommer de l’autre. Mais ce n’est pas une impasse. C’est aussi une ouverture.
Ton enfant perçoit ce que d’autres ne voient pas, ressent avec une intensité particulière, capte des nuances invisibles. Il n’a pas besoin qu’on le corrige ou qu’on l’ajuste. Il a besoin de soutien, de patience et d’outils adaptés pour apprendre à apprivoiser ses émotions.
Et toi, tu peux être ce guide bienveillant qui l’accompagne dans cette découverte.
Pistes de traitement et accompagnements possibles
L’alexithymie peut sembler insurmontable, mais il existe aujourd’hui plusieurs approches validées qui aident à mieux reconnaître et exprimer ses émotions.
Comparatif des interventions possibles pour accompagner l’alexithymie
| Intervention | Objectifs principaux | Méthodes utilisées | Points forts | Limites / À savoir |
|---|---|---|---|---|
| Entraînement à l’intéroception | Reconnaître les signaux corporels (faim, soif, agitation, rythme cardiaque) pour mieux identifier les émotions | Exercices de connexion au corps, observation des sensations internes, programmes scolaires ou en ligne | Améliore la conscience émotionnelle de manière indirecte et naturelle | Demande du temps, résultats progressifs |
| Pleine conscience (mindfulness) | Développer l’attention aux sensations et émotions, réduire l’anxiété et le stress | Méditation guidée, respiration, visualisations, relaxation musculaire | Accessible, peut se pratiquer à la maison, effets validés scientifiquement | Nécessite de la régularité ; parfois difficile sans accompagnement |
| Thérapie cognitivo-comportementale (TCC) | Comprendre et modifier les pensées et comportements qui entretiennent les difficultés émotionnelles | Restructuration cognitive, mises en situation, stratégies d’adaptation | Efficace sur l’anxiété et la dépression, bien documentée | Moins adaptée seule à certains profils autistiques |
| Thérapie comportementale dialectique (TCD) | Renforcer la régulation émotionnelle et les compétences sociales | Travail en groupe ou individuel, techniques issues de la TCC + pleine conscience | Utile pour difficultés émotionnelles intenses chez les personnes autistes | Accès plus limité, nécessite un thérapeute formé |
Pour lire ce tableau : si la zone de contenu est étroite, fais défiler horizontalement le tableau. Sur mobile, il s’affiche en cartes pour une lecture confortable.
Comme tu peux le voir dans ce tableau, certaines approches passent par le corps, comme l’entraînement à l’intéroception, d’autres par l’attention au moment présent avec la pleine conscience, ou encore par un accompagnement thérapeutique structuré comme la TCC ou la TCD.
Chaque méthode a ses forces et ses limites, et le choix dépend du profil de la personne, de ses besoins et de ce qui lui parle le plus.
FAQ : alexithymie et hypersensibilité
Quels sont les symptômes principaux de l’alexithymie chez l’enfant ? ›
Quel est le lien entre alexithymie et hypersensibilité ? ›
Alexithymie et autisme : pourquoi cette association est fréquente ? ›
Quels traitements ou accompagnements existent ? ›
Conclusion
L’alexithymie peut sembler un mot compliqué, mais elle décrit une réalité très concrète : un enfant qui vit ses émotions avec intensité, sans toujours savoir les nommer.
Les symptômes sont visibles au quotidien : crises soudaines, mutisme face aux questions, confusion entre émotions et sensations physiques. Quand l’hypersensibilité s’en mêle, tout devient encore plus amplifié, au point de transformer la maison en cocotte-minute et l’école en terrain de malentendus douloureux. Beaucoup de parents se sentent coupables ou impuissants face à ces situations.
Les recherches montrent que ce duo alexithymie + hypersensibilité est fréquent chez les enfants autistes, et qu’il entraîne de vraies conséquences sociales : isolement, incompréhensions, estime de soi fragilisée. Mais comprendre ce mécanisme, c’est déjà changer le regard : ton enfant n’est pas provocateur ni “cassé”, il a simplement besoin d’outils adaptés.
Et ces outils existent. Nommer les émotions, aménager l’environnement sensoriel, montrer l’exemple, valoriser chaque progrès, accepter que ce n’est pas un défaut. Des approches comme l’intéroception, la pleine conscience, la TCC ou la TCD offrent aussi des pistes validées.
Chaque mot trouvé, chaque émotion identifiée, est une pierre posée vers plus d’autonomie. Et toi, avec patience et confiance, tu deviens l’allié qui rend ce chemin possible.
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Cet article sur l’alexithymie et l’hypersensibilité m’a particulièrement parlé. J’ai souvent observé chez mon enfant des réactions intenses face à de « petits détails », et lire que ce n’est pas de la provocation, mais une réelle difficulté à mettre des mots sur ses émotions me rassure. Je me sens moins seule et mieux équipée pour comprendre ces situations parfois épuisantes.
Merci pour ce contenu riche et apaisant. Chaque lecture me donne non seulement des clés pratiques, mais aussi plus de confiance en tant que parent. Continuez ainsi, c’est précieux !
Bonjour,
Merci infiniment pour votre message si touchant. Je suis très heureuse que cet article sur l’alexithymie et l’hypersensibilité ait résonné avec votre vécu.
Comprendre que les réactions de votre enfant ne sont pas de la provocation, mais l’expression d’une émotion qu’il ne parvient pas à nommer, change beaucoup de choses.
Vous faites déjà un chemin précieux en cherchant à mieux le comprendre.
Merci d’être là, de lire, de partager, c’est ce qui donne tout son sens à OptimismeCool. 💛